Dans «Ceci est notre post-partum», la sociologue Illana Weizman partage son expérience personnelle afin de rendre visible la réalité de l'accouchement, et les difficultés physiques ou mentales qui peuvent l'accompagner.
Post-partum : «Quand on est mère, un seul discours est audible, celui de la plénitude»
Tout a commencé il y a près d’un an. Février 2020 : la chaîne américaine ABC censure une publicité d’une marque spécialisée dans les produits d’hygiène post-partum, dont la diffusion était prévue le soir de la cérémonie des oscars. En cause : un contenu jugé «trop explicite». Dans la publicité, une femme qui vient d’accoucher se déplace difficilement jusqu’aux toilettes, où elle connaît une miction douloureuse et change sa protection périodique. Indignée par cette censure, la mannequin américaine Ashley Graham publie sur Instagram une photo de son ventre encore arrondi, assortie de ce message : «Levez la main si vous ignoriez que vous alliez aussi devoir changer vos propres couches !» Militante féministe, doctorante en communication et en sociologie à l’université de Tel-Aviv, Illana Weizman, elle, se souvient avoir vécu ce moment comme un «séisme». Il y eut d’abord un moment de douceur en voyant la publicité incriminée : pour la première fois, était donnée à voir la réalité d’un corps après l’accouchement, ventre encore gonflé et ligne brune apparente. Mais presque aussitôt est montée en elle une forme de «rage» : pourquoi diable s’acharner à dissimuler cette réalité, commune à tant de femmes ? A son tour, la Française de 36 ans, mère d’un garçon alors âgé de 2 ans, poste des photos d’elle quelques jours après son accouchement sur les réseaux sociaux. Puis lance sur Twitter le hashtag #MonPostPartum, aux côtés de ses amies Ayla Saura, Morgane Koresh et Masha Sacré, pour libérer la parole sur la réalité pas franchement rose layette du post-partum, entre déprime, difficulté à se mouvoir, fluides corporels et douleurs diverses. Dans un essai tout juste paru (1), Illana Weizman poursuit sa démarche pédagogique en partageant son expérience personnelle pour informer les femmes, et tenter de «battre en brèche les mythes qui entourent la maternité et à renverser les tabous liés à la période du post-partum».
Quand avez-vous entendu le terme «post-partum» pour la première fois ?
Je crois que je n’étais pas tombée sur ce terme avant de vivre le mien et de l’entendre dans le champ médical, donc après la naissance. Mais ce que cela impliquait concrètement, je n’en avais quasiment pas entendu parler, ni dans mon entourage proche, ni à la maternité, ni pendant la préparation à l’accouchement. Moi-même je n’avais pas conscientisé mon propre post-partum, à cause de l’absence de représentation et de prise de parole sur le sujet. Ce qui se passe après l’accouchement est complètement invisibilisé.
Qui selon vous devrait assurer cette sensibilisation ?
En premier lieu, au moment où on tombe enceinte et que démarre un suivi à la maternité, on devrait nous en parler. De la même façon qu’on suit une préparation à l’accouchement, il en faut une au post-partum. Même si ses manifestations sont variables selon les femmes, il faut qu’elles soient au moins prévenues qu’elles pourraient passer par là. En allant plus loin, il faudrait même qu’on en parle en cours d’éducation sexuelle. Dans les cercles familiaux, c’est plus compliqué. Quand j’ai vécu mon post-partum, je n’en ai pas parlé autour de moi. Il y a une forme d’autocensure. On intègre l’idée qu’il faut répondre à ce qu’on attend de nous quand on devient mère et être ce personnage complètement contenté par la maternité, pour qui tout est fluide et naturel… Du coup, on ne se sent pas légitime à transgresser en évoquant nos difficultés, on se dit qu’on ne va pas être entendue… Moi j’avais l’impression d’être la seule à ne pas gérer. En lançant ce hashtag sur les réseaux sociaux et en faisant des recherches, j’ai compris qu’on pouvait toutes avoir des difficultés en devenant mère, à des degrés différents.
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Qu’est-ce qui a été le plus dur dans votre expérience personnelle ?
Dans les premiers temps, j’ai eu du mal à gérer certains symptômes, qui sont pourtant extrêmement courants, comme les lochies, ces pertes de sang très abondantes qui peuvent durer deux ou trois semaines. Je me revois assise sur les toilettes, le sang coulant en continu. Je pense alors que j’ai un sérieux souci de santé, parce qu’on ne m’a pas prévenue. Je ne savais rien non plus des contractions post-accouchement, quand l’utérus retrouve sa place et sa taille initiale. Je me souviens d’une nuit où je me tordais de douleur, trois ou quatre jours après la naissance. Mon mari m’a emmenée aux urgences, où on m’a expliqué ce qu’il en était comme si j’étais la dernière des idiotes, alors que je n’en avais tout bonnement jamais entendu parler. Si j’avais su à l’avance ce qui pouvait m’arriver, j’aurais pris les choses avec plus de sérénité. Mais le plus dur, et le plus long, ce sont les complications psychologiques. J’ai fait une dépression post-partum quand mon fils avait 8 mois, à force d’être comme dans un tunnel, en mode survie. Etre vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec mon bébé, avoir le sommeil haché, tandis que mon mari était au travail, entraînait une charge importante sur mes épaules : celle d’être pourvoyeuse de soins pour mon enfant, centrée sur lui. Je m’oubliais complètement, j’étais déconnectée de mes besoins physiques et psychologiques. Mon corps ne m’appartenait plus. Au bout de huit mois, ça a lâché. Ça a commencé par des crises de pleurs régulières, que je cachais même à mon mari. Même si je me sens en sécurité auprès de lui, je ne voulais pas montrer l’image d’une mère défaillante.
Vous écrivez qu’on ne s’imaginerait pas envoyer quelqu’un faire du saut en parachute sans un minimum de préparation. Qu’est-ce que vous aimeriez dire à une femme qui s’apprête à sauter ?
Qu’elle se prépare à ce que ce ne soit pas un pique-nique en bord de mer. Après le lancement du hashtag, on nous a beaucoup opposé qu’on allait faire peur aux femmes ou leur passer l’envie de faire des enfants. C’est une approche infantilisante : certaines femmes font deux ou trois enfants, a priori elles savent ce qu’il en est du post-partum, et ça ne les empêche pas de s’y remettre ! Quand on a envie d’avoir un enfant, connaître ce qui va nous arriver permet au contraire de mieux nous préparer, de vivre ces épreuves plus sereinement.
Vous écrivez que «savoir, c’est pouvoir». En quoi ?
Parler de mon expérience peut contribuer à valider des discours alternatifs auprès d’autres femmes, qui pourront alors se sentir légitimées et prendre la parole si elles en ressentent le besoin. Moi, j’ai eu beaucoup de mal à le faire parce que je n’avais jamais été confrontée à des discours ambivalents ou nuancés sur la maternité. Je me souviens avoir tenté de questionner ma mère, quand mon fils avait 4 mois, pour savoir si ça avait été dur pour elle. Elle m’a répondu : «C’est merveilleux d’être mère, ce n’est que du bonheur.» Ces petites phrases sont autant d’injonctions à se taire. Quand on est mère, un seul discours est audible : celui de la plénitude. Or, on peut être très heureuse, aimer son enfant, et connaître des moments de grosses difficultés, d’aliénation, de regret de sa vie d’avant. Ça n’est pas contradictoire.
Dire ces choses revient à vos yeux à trahir son genre…
En prenant un peu de hauteur, en observant le système de la domination masculine, dans lequel les genres ont des assignations particulières, le rôle social le plus important des femmes reste la procréation. Dans ce système patriarcal, une femme qui exprime son non-désir d’enfant est regardée comme une étrangeté. Comme si ça n’était pas naturel, tout comme ça ne l’est pas d’avoir des enfants et de s’en plaindre. Inconsciemment, on intègre qu’une femme doit avoir des enfants pour accomplir sa destinée de genre. Une fois qu’on a répondu à cette injonction, il faut en plus être dans la surperformance, dans le bonheur perpétuel d’être mère…
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C’est une forme de productivité qu’on attend des femmes ?
Oui, et c’est ce que traduit aussi le discrédit du corps post-partum, comme s’il n’était plus utile à la société. Il est diminué, il n’est pas esthétique. On ne veut plus le regarder, car il ne répond plus aux normes : être mince, sans aspérités, sans marques… Le corps post-partum est affaissé, gonflé, des fluides fuient de partout : du sang, de l’urine, du lait… Il ne répond plus à aucune injonction faite à notre genre. Ça fait vraiment partie du tabou.
En quoi cette libération de la parole sur le post-partum rejoint-elle une nouvelle vague du féminisme ?
Les dernières vagues réaffirment la réappropriation du corps. Je mets le post-partum sur le même plan que la sexualité et la recherche du plaisir : parce qu’on n’est pas reconnues dans nos expériences corporelles, on en est dépossédées. Je crois qu’on assiste aussi à un tournant dans les cercles féministes. Devenir mère a longtemps constitué une forme de trahison, comme si on avait cédé aux injonctions du patriarcat. Aujourd’hui, on observe une force venue des mères, qui se battent pour pouvoir vivre leur choix de manière plus égalitaire.
Est-ce que ce mouvement aurait pu advenir sans #MeToo ?
#MeToo a ouvert les vannes à plein de prises de parole. C’est intéressant de voir comment différents combats au sein du féminisme, liés à la lutte contre les violences, interfèrent et se répondent. Les réseaux sociaux ne sont pas une fin en soi, mais démarrer là offre une ampleur et une spontanéité inédites. Après avoir été libérée, il faut que cette parole soit entendue, et transformée sur le plan politique, pour obtenir des réformes de la part des pouvoirs publics.
En la matière, les Pays-Bas, qui permettent aux jeunes mères de bénéficier d’une aide à domicile six à huit heures par jour, pendant huit à dix jours, font-ils figure d’exemple ?
Cette profession, appelée kraamverzorgster, n’existe que dans ce pays. Que ce soit dans l’accompagnement post-partum ou en matière de congé du coparent, on a des exemples de réussite en Europe et en dehors. On peut s’en inspirer, c’est une question de volonté politique. Si on avait un congé coparent égalitaire et remboursé de la même manière pour les deux parents, on viserait une égalité professionnelle et économique entre les hommes et les femmes à long terme. Le congé paternité à vingt-huit jours, dont seulement sept jours obligatoires, tel que récemment annoncé par le gouvernement, je ne vais pas dire que ça n’est rien, mais c’est un tout petit pas. Comme si les pères n’étaient là que pour aider dans l’inconscient collectif.
(1) Ceci est notre post-partum, éditions Marabout, 224 pages, 17,90 euros